La défaite des Amazones face au Mali à Bamako est un échec. Un échec douloureux, frustrant, qui a privé le Bénin d’une qualification aux éliminatoires des Jeux olympiques de Los Angeles 2028, malgré la victoire 3-1 obtenue à l’aller. Le score de 6-2 encaissé au retour, pour une élimination sur le cumul de 7-5, appelle naturellement des questions, un bilan et des responsabilités. Mais il ne justifie pas la chasse à l’homme qui s’est aussitôt organisée contre le sélectionneur Abdoulaye Ouzérou.
Il serait en effet trop facile de réclamer sa tête dès qu’une équipe perd. Trop facile de transformer un revers sportif en procès d’intention contre un homme. Trop facile aussi de confondre l’exigence de résultats avec la volonté de détruire celui qui assume, au grand jour, une responsabilité aussi exposée.
Critiquer, oui. Accabler, non
Nul n’a le droit d’interdire la critique. Un sélectionneur doit répondre de ses choix, de sa gestion du groupe, de ses options tactiques et de ses résultats, qu’il gagne, perde ou fasse match nul. C’est même une exigence démocratique dans le sport. Mais il y a une différence entre interpeller un technicien sur son travail et s’acharner contre sa personne dès la première défaite.

C’est cette deuxième attitude qui, aujourd’hui, frôle le ridicule. Car ceux qui réclament le limogeage d’Ouzérou Abdoulaye ne proposent, dans leur grande majorité, rien d’autre : ni projet, ni alternative crédible, ni lecture sérieuse des causes de l’échec. Leur unique solution tient en deux mots : « renvoyer Ouzérou ». Ce qui révèle, hélas, que le problème n’est pas seulement sportif. Il est devenu un problème de personne.
Or, limoger Ouzérou Abdoulaye qualifiera-t-il automatiquement le Bénin à toutes les compétitions ? Permettra-t-il aux Amazones de gagner chaque match, de passer chaque tour et de faire taire toutes les critiques ? Évidemment non. Le football ne fonctionne pas par incantation ni par vengeance.
Un homme qui a sorti le football féminin de l’ombre
Il faut aussi rappeler une réalité que certains semblent vouloir effacer : Abdoulaye Ouzérou n’est pas arrivé dans un football féminin béninois déjà triomphant. Il a contribué, en quelques années, à le faire sortir de l’ombre, de l’oubli et de l’éteignoir dans lequel il stagnait depuis trop longtemps.
Sous sa conduite, les Amazones U20 ont décroché une qualification historique pour la Coupe du monde féminine U20 2026 en Pologne, une première pour le Bénin dans cette compétition. La FIFA elle-même a présenté le Bénin comme l’une des surprises de ce Mondial, saluant la maîtrise et le talent avec lesquels l’équipe a obtenu sa place parmi les meilleures formations de sa génération. L’ancien joueur des Buffles du Borgou conduit les sélections féminines depuis 2021-2022 et a fait de la performance une ambition, sans jamais perdre de vue que ses joueuses avaient encore beaucoup à apprendre.
Cela ne fait pas de lui un coach intouchable. Cela fait de lui un homme dont le travail mérite d’être évalué avec sérieux, et non réduit à une élimination.
Le crime d’Ouzérou : occuper des postes qu’on ne lui a pas confiés par choix
Autre élément qui rend l’acharnement encore plus mal placé : la présence d’Ouzérou à la tête de plusieurs sélections n’est pas un caprice personnel. Ce n’est pas lui qui s’est levé un matin pour cumuler les responsabilités. Ce sont les dirigeants qui, n’ayant pas encore pourvu aux postes vacants, lui ont confié l’intérim.
Alors, quel est son crime ?

Avoir accepté de servir lorsque le football béninois avait besoin de lui ? Avoir porté plusieurs dossiers au lieu de laisser des équipes sans encadrement ? Si le cumul des fonctions pose problème, la question doit être posée à ceux qui organisent et décident, pas transformée en accusation contre celui qui exécute.
D’ailleurs, Ouzérou n’est pas le seul à cumuler des responsabilités au sein de plusieurs sélections. Pourquoi, dans ce cas, ne s’attaque-t-on qu’à une seule personne ? Pourquoi un seul homme doit-il porter, seul, toutes les frustrations d’un système ? La réponse est peut-être moins sportive qu’on ne veut bien le dire. Et si l’on préfère viser une seule cible dans un climat déjà tendu, la manœuvre devient visible : il ne s’agit plus de régler un problème de performance, mais de régler un problème d’homme.
Bamako : un échec, mais pas une raison de tout détruire
Sur le fond, la débâcle de Bamako doit être regardée en face. Dans l’absolu, c’est un échec. Un gros échec. Et le sélectionneur en porte une part de responsabilité, comme tout coach après une défaite. Aucun entraîneur ne prépare une équipe pour perdre ou pour se faire éliminer.
Mais cet échec révèle aussi autre chose : une transition générationnelle difficile. Les Amazones disposent d’un bon contingent de jeunes joueuses, pleines de fougue et de promesses, mais encore dépourvues d’expérience des grands rendez-vous. À leurs côtés évolue une génération en fin de cycle, riche d’expérience, mais dont certains réflexes, certaines habitudes et certaines tensions pèsent parfois sur la cohésion du groupe.
Ce mélange n’a pas encore pris. Il faut donc un travail de fond : un ménage, un étalonnement, une refonte et une relance. Il faudra avoir le courage de laver l’écurie d’Augias. Sortir du groupe les joueuses semeuses de troubles, hostiles aux reproches, réfractaires à la saine concurrence ou avides de pouvoir. C’est un chantier douloureux, mais indispensable pour bâtir une nouvelle génération d’Amazones A.
Que ce soit Ouzérou Abdoulaye ou tout autre coach qui prenne les rênes, cette mission exigera du courage. Il faudra crever l’abcès, nettoyer la plaie et oser construire autrement. Une équipe en reconstruction mérite des ajustements, pas un lynchage. Elle mérite des réglages, pas sa destruction complète.
À qui profite le crime ?
La question doit enfin être posée sans détour : à qui profite le lynchage du coach Ouzérou ? Qui paiera la facture de la destruction de celui qui fait un travail considérable pour révéler le Bénin à travers le football féminin ?
Le Bénin a besoin d’exigence, pas de vengeance. Il a besoin de débats techniques, pas de règlements de comptes. Il a besoin de construire une équipe compétitive, pas de sacrifier un homme à chaque contretemps.
Ouzérou Abdoulaye n’est pas exempt de reproches.
Comme tout sélectionneur, il a ses limites, ses erreurs et ses zones d’amélioration. Mais il n’est pas non plus le plus nul des entraîneurs béninois. Réduire son parcours à la défaite de Bamako, c’est faire preuve de mauvaise foi. Juger un coach uniquement lorsqu’il échoue, tout en restant silencieux lorsqu’il construit, révèle moins une volonté de performance qu’une volonté de nuire. Le Bénin mérite mieux que cela. Ses Amazones aussi.
